Parole de voyageur - They say
Jean-Luc Coatalem, La consolation des voyages (ed. Grasset)
Quand je retourne à Ardee, j'ai tout un tas de sentiments contradictoires qui me viennent et qui me confortent dans l'idée que vivre ailleurs était la meilleure chose à faire. Sentiments d'ennui,
et à la fois mille choses s'y sont passées qui ne se passeraient nulle part ailleurs; dépression, mais quels moments hilarants j'y ai passés; obscurité et pluie et froid (là, il n'y a rien à
dire...)...enfin bref, c'est compliqué. Mais quand je retourne là-bas, c'est un peu comme rentrer chez moi, et en même temps je me dis "j'arrive pas à croire que j'ai passé deux
années entières dans ce trou!!".
Il faut que je m'explique...Ardee vient du gaélique "Baile atha Fherdia", qui veut dire "la ville de Ferdia". Guerrier des temps lointains, Ferdia avait pour meilleur ami
Cuculainn, qui lui est bien connu pour son invincibilité et pour toutes les merveilleuses choses qu'il a accomplies. Bref, à un moment donné de l'histoire, l'un était sous les ordres de la
reine Niamh, et l'autre sous ceux du roi dont j'ai oublié le nom. Le roi et la reine en question entrèrent en guerre, et comme nulle bataille ne donnait un vainqueur, le roi et la reine
décidèrent de faire combattre en duel leurs deux meilleurs guerriers, en l'occurence Ferdia et Cuculainn. Leur amitié était si grande qu'elle fit traîner le duel pendant des heures, des jours, et
après s'être battus toute la sainte journée sans pouvoir se résoudre à tuer son meilleur ami, chacun, à la nuit tombée, allait panser les blessures de l'autre, avant de se lever pour une nouvelle
journée de lutte. Le cinquième jour, Ferdia reçut un coup fatal.
La lutte eut lieu au bord de la rivière, près de l'actuel pont, et c'est là que le brave Ferdia tomba pour l'éternité. C'est alors qu'on donna au lieu le nom de Baile Atha
Fherdia.
Alors, tout de suite, on comprend, Ardee, c'est en fait une histoire qui avait un bon potentiel, mais qui s'est ramassée lamentablement.
Difficile à décrire en quelques lignes, cela dit. Il y a une seule rue "principale", qui a quatres noms différents d'un bout à l'autre (pour donner une impression de longueur), et qui
aligne à peu près dans cet ordre : pub, take-away, pub, pub, take-away, pub, pub,pub,...et retour au départ. Il y a dix-sept pubs à Ardee, et apparemment ce n'était pas assez alors ils en ont
ouvert un dix-huitième. Les pubs sont classés inconsciemments en catégories : pubs pour les très jeunes, pubs pour les jeunes, pubs pour adultes, pubs pour âge très avancé. Chaque catégorie se
divise en plusieurs sous-catégories: pubs pour faire la fête, pubs pour se souler lamentablement, "fancy pub" (il faut être sur son trente-et-un), et pubs où il fait bon aller pour manger. Et
puis...il y a quelque chose totalement hors catégorie...l'ultime lieu où tout se passe dans ce village...là où tout le monde sait tout sur les autres et ce qu'ils font...chez Muldoon's. Ah...rien
qu'en prononçant le nom, j'ai tout un tas d'images et d'histoires qui viennent à l'esprit...Muldoon...la famille Muldoon, fratrie du genre des vieilles séries américianes type Dallas ou Côte
Ouest, mais encore plus palpitant...leur vie totalement publique désormais rassemble tous les éléments : fortune, succès, alcool, sexe, trahison, vols et magouilles, voitures de luxe, la
totale...J'adore, un petit côté Las Vegas dans un village de campagne irlandaise, on aura tout vu. Au final, ils possèdent deux pubs : Muldoon's, et Indigo, le pub branché des
jeunes et l'officiel du Ardee Rugby Club, et puis l'incomparable, inimitable et unique boîte de nuit de Ardee : Luna, que tout le monde continue d'appeler Shambles, malgré le
re-looking d'il y a deux ans. Je vous passe les détails, il faut y être pour croire ce qu'il s'y passe. Pour vous aider un peu, je n'ai qu'un chose à dire, c'est que c'est le seul endroit où
aller une fois les pubs fermés, et en même temps, il faut être déjà soul pour oublier le fait qu'il faille y aller...vous me suivez...peut-être pas...Comme je disais, il faut y être pour
comprendre...
En dehors d'une vie nocturne extrêmement animée, Ardee offre une vie diurne plutôt dénuée de tout intérêt. Pas bon pour le shopping, pas génial pour un repas, et en dehors de ça ben il n'y
a pas grand chose...alors oui bien sûr, ce n'est pas loin de Dundalk et Drogheda, qui elles sont très "shoppingable" (?!), il y a le bus pour Dublin toutes les heures, et puis il y a celle que
l'on appelle la mer d'Irlande à seulement un quart-d'heure de route, il y a les belles Cooley Moutains à une demi-heure, oui bien sûr, voilà sûrement le prolème de Ardee, c'est que c'est bien dès
que l'on en sort.
La meilleure chose que j'en retienne, ce sont les gens. C'est un peu comme dans un roman d'Alessandro Baricco, des personnages un peu fous, qui une fois reliés les uns aux autres, créent
quelque chose d'encore plus fou. Chacun mériterait un roman à lui tout seul, oui mais...le temps, les amis, c'est encore le temps qui me fait défaut!!
Remontons un peu dans le temps, bien avant le violon irlandais, bien avant la vie d'étudiant qui n'en finit pas, revenons à la source du problème...
J'ai été élevée avec ce sentiment indescriptible et extrêmement grisant du départ en voyage. Et mes plus anciens sentiments de voyage sont ceux-là: quand j'étais enfant et qu'on se levait
d'un bond à cinq heures du matin pour prendre la route vers l'Ecosse.
Oui, la ROUTE vers l'Ecosse. Voilà comment mes parents m'ont élevée. Au moment où l'été du sud-ouest France bat des records de température, quand tous les copains vont à l'Océan, à la
Mediterranée, ou restent au bord de la piscine, nous, on achète des pulls et on envoie des cartes postales montrant un mouton dans la bruyère et sous la pluie. On monte dans le break Volvo
qui déborde de bignous en tout genre, pour faire deux mille kilomètres, traversée maritime non incluse. Et la grande différence, c'est que le voyage commence avant même que l'on pousse la
grinçante porte du garage, un peu comme la NASA avant de lancer une fusée sur la Lune. Et la quantité de choses qui se passent avant même que l'on ait atteint la destination est
phénoménale. Trois filles, un père, une mère, huis-clos dans un break Volvo pendant au moins deux jours avant de toucher à la destination, ça implique une sérieuse dose de créativité, d'humour,
et surtout de patience...
Tout (ou presque) est la faute aux parents, c'est bien connu. Les miens sont coupables de beaucoup de choses.
Ils ont regardé Thalassa et Faut pas rêver le vendredi soir depuis des siècles, et moi, innocente enfant, heureuse que la semaine d'école soit
finie, calée entre les soeurs sur le canapé, je regardais jusqu'à m'endormir lamentablement. La voix de Sylvain Augier résonnait pourtant toujours dans mon demi-sommeil, et mes rêves prenaient
alors la couleur des terres lointaines, des "rencontres insolites", et mon imagination s'enflammait, ne rendant que plus beaux encore les pays inconnus. Il y avait des rêves de pêcheurs dans des
pays chauds, des Chinois dans leurs rizières, des Indiens avec leurs vaches sacrées, il y avait beaucoup de Bretons, sur leurs bateaux ou dans leurs phares, et puis des
surfeurs dans des pays dont personne ne sait rien, et puis il y avait aussi des facteurs dans la campagne italienne, des brodeuses, des sorciers, des peintres, des cuisiniers, des animaux,
de toute taille et de toute forme, et tout ça n'en finissait jamais, il y avait toujours quelqu'un à aller trouver, chaque vendredi soir, quelque part, ailleurs, et son histoire était
toujours belle. Et les histoires étaient toujours vraies. Le genre de truc qui vous rassure sur l'humanité. Quand à Georges Pernoud, lui, il est coupable de m'avoir filé cette grande
obsession pour la mer, et pendant des années, j'aurais voulu être un garçon, pour pouvoir être marin, mais il y avait aussi des femmes navigatrices, et ça alors ça me démangeait au
moins jusqu'au vendredi d'après! Aujourd'hui, après avoir ralé pendant deux décennies contre mes parents pour monopoliser la télécommande le vendredi soir, je me surprends être fan d'une
émission qui s'appelle "Deadliest catch", c'est un peu comme Big Brother sauf que les caméras suivent six équipages de pêcheurs de crabe pendant une campagne...
Bref, autre crime de mes parents (comme si ça ne suffisait pas), nous avoir laissé la liberté à mes soeurs et moi, de faire de la musique, et de choisir nous-même notre instrument
préféré. On a pas idée...Quel genre de parent demande à sa fille de six ans, après une première année de cours de piano : "Alors ça te plaît le piano ou tu préfèrerais jouer d'autre chose?",
et l'enfant (en l'occurence moi), en larmes de culpabilité après la non-révélation pianistique, de répondre : "j'aimerais faire du violon, comme Marion".
Comme quoi, tout s'explique, pas besoin d'avoir fait psycho : reportages+voyages+musique=un jour tu te retrouves en Irlande à jouer du trad et à toujours rêver d'aller en Australie, et puis
au passage t'en fais un blog parce que t'aimes bien écrire aussi...quelle vie de saltimbanque...
La faute aux parents.
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